Henry Threadgill

Too much sugar for a dime

Les artistes qui ne sont jamais à la mode ont un avantage. Ils sont indémodables. A l’écoute de « Too much sugar for a dime », il est difficile d’imaginer que l’album a bientôt 15 ans, tant la musique de Threadgill est originale et donc intemporelle. Originale par la composition du septet de base: batterie, 2 guitares, 2 tubas, sax alto et cor. Originale par son propos. Là où un Steve Coleman peut parfois nous barber avec des expérimentations rythmiques qui ne s’adressent qu’à des saxophonistes besogneux d’écoles de jazz ou à des étudiants en mathématiques boutonneux (parfois réunis dans un seul corps !), Threadgill va aussi loin dans l’exploration mais en ne perdant pas de vue la musique et le plaisir (même s’il est vrai que contrairement à son collègue de bureau, il s’intéresse plus aux juxtapositions rythmiques qu’aux superpositions).

Le premier titre du l’album Little pocket size demons en est le parfait exemple. A la première écoute, on est captivé par le long thème très chantant exposé par le sax et le cor sur une rythmique particulièrement musclée des tubas et de la batterie. On sent bien que certaines choses étranges se produisent mais le morceau coule naturellement, induisant constamment une envie de danser. Prenons quelques instants pour nous adresser à nos amis acnéiques cités un peu plus haut pour disséquer la bête et nous intéresser à la carrure rythmique du morceau (les autres vous pouvez passer directement au paragraphe suivant).

- D’abord une petite introduction pour brouiller les cartes : 6 mesures [4/4 ; ¾ ; ¾ ; 2/4 ; 4/4 ; 4/4] le tout répété 7 fois. Ce motif sera réexposé entre les improvisations, avant le retour au thème et en guise de Coda finale.

- la grille des thèmes : [Thème A : (4/4 ; 2/4 ; 8 X 4/4)] + [introduction reprise 4 fois] + [Thème B (6 X 4/4) X 2]
- ensuite la grille qui servira de support d’improvisation pour le sax et le cor qui est une variation des thèmes A et B : 34 mesures [(4/4 ; 2/4 ; 4/4 ; 4/4) X 2 + (7 X 4/4) X 2 + (6 X 4/4) X 2]. Une oreille attentive pourra remarquer à 2 reprises, l’hésitation des tubistes sur l’endroit où ils se trouvent dans cet imbroglio.

Nous sommes assez loin de la carrure traditionnelle qui consiste à répéter un nombre indéterminé de fois 8 ou 12 mesures de 4/4. "Et alors ? Qu’est-ce que ça peut faire ?", me direz-vous. Le fait est que nous sommes conditionnés par notre culture musicale occidentale à n’entendre que cette structure dans 99% des cas (tant dans la musique classique, la variété ou le jazz). Elle fait inconsciemment et profondément partie de nous au même titre que notre système tempéré (le choix arbitraire de diviser une octave en 12 demi-tons et de considérer comme « faux » tout autre son). La plus grande réussite de Threadgill est de nous faire accepter presque naturellement un autre mode de jeu.

Les pièces les plus complexes de l’album sont In touch et Better wrapped / Better unrapped. Sans doute à cause de l’augmentation significative de l’effectif (ajout de cordes, de voix et de percussions vénézueliennes). La première, par son ambiance douce et sophistiquée rappelle quelques pages de Escalator over the Hill de Carla Bley. La seconde entremêle la modernité de l’orchestre avec l’ancestralité de voix et percussions tribales. Les 3 autres compositions de l’enregistrement sont dans l’esprit de la première, volubiles et étrangement festives, comme issues d’un folklore extra-terrestre.

On remarquera particulièrement, pour ce qui est des individualités, le jeu superbe du corniste Mark Taylor qui fait ici la preuve que son instrument est sous-employé dans les musiques actuelles, le drumming puissant de Gene Lake, ancien de chez Steve Coleman (tiens, tiens…) et actuel de David Sanborn (Aïe !), la grande classe et la sensibilité du guitariste Brandon Ross.

Aujourd’hui, il est difficile de retrouver la trace d’Henry Threadgill. Aucun enregistrement n’est plus paru depuis 2001. Il aurait élu domicile depuis quelques années à Goa en Inde en nous laissant en consolation dans les bacs les productions de sa fille Pyeng, chanteuse pop. Les artistes qui ne sont jamais à la mode ont un inconvénient. On les laisse disparaître.

Guillaume Grenard

Too much sugar for a dime (AXIOM / Island Records - 1993)

Henry Threadgill saxophone alto
Mark Taylor cor
Brandon Ross guitare électrique
Masujaa guitare électrique
Edwin Rodriguez tuba
Marcus Rojas tuba
Gene Lake batterie

& suivant les titres :

Dorian L. Parreott II tuba
Larry Bright batterie
Leroy Jenkins violon
Jason Hwang violon
Simon Shaheen violon et oud
Johnny Rudas culo’e puya fulia
Miguel Urvina culo’e puya et fulia
Mossa Bildner voix
Arenae voix