Escapade Jazz à Manhattan

Uptown, Midtown & Downtown.

L’île de Manhattan à New York se divise géographiquement en 3 parties : Uptown (en haut), Midtown (au milieu) et downtown (en bas). C’est autant de visions du jazz qui coexistent dans la grosse pomme. Ce découpage se reflète par les styles musicaux qu’on y trouve, l’affluence du public et les moyens financiers. Plus on descend, plus la musique se marginalise avec toutes les conséquences que l’on imagine. Voici le compte-rendu de trois concerts en octobre 2006.

Uptown. Au nord, à Harlem, le dimanche matin c’est gospel et messe obligatoire. Direction la 116ème rue et la Canaan Baptist Church conseillée par le guide du routard pour la qualité de sa chorale. L’ambiance est clairement ségrégationniste. Tous les touristes (prés de 200) sont priés de s’installer au balcon et de ne pas se pencher sur la fosse où se tiennent les paroissiens habituels. La cérémonie va durer 3 heures. Sur "scène", en dehors du révérend et de ses seconds, une chorale d’une trentaine d’enfants de 7 à 17 ans, Piano, basse, batterie, orgue électrique et les interventions ponctuelles d’une guitare, d’un violoncelle, de chanteuses et d’une danseuse. La musique est sans cesse présente. Le gospel joué ici n’a pas grand-chose à voir avec celui que l’on voit tourner en France dans les festivals ou les salles de spectacles. L’organiste, visiblement le boss, égraine des accords étrangement free en musique de fond pendant les prêches. Qu’est-ce qui lui prend ? Petit à petit, le discours s’anime, l’orateur entre dans une sorte de transe et sans se soucier de la tonalité de ce qui est joué derrière lui, entame un chant. Et là, l’organiste qui était dans un propos frisant la polytonalité n’a aucun mal à se raccrocher à lui l’air de rien, ce qui lui aurait été impossible s’il avait joué "in". Pas d’étalage de virtuosité chez ces musiciens, mais leur foi les transporte et se matérialise dans leur musique. C’est presque à regretter de ne pas être croyant !

La quête passe deux fois et remplit deux coffres de billets (en partie grâce à la présence d’une délégation baptiste des Pays-bas d’une centaine de personnes). C’est beaucoup, même si le dollar a beaucoup de petites coupures.

Midtown, Theater district, le quartier de l’entertainment. Time Square, Broadway, les panneaux lumineux, la foule et les clubs de jazz tendance "canal historique" de la mythique 52ème rue. 22 heures, c’est le deuxième set à l’Iridium (http://iridiumjazzclub.com). Gato Barbieri était ici la semaine dernière, ce soir c’est le Mingus Orchestra comme souvent le mardi. Petite entrée à néons, un ouvreur dirige le public vers le sous-sol. Une cinquantaine de personnes sont attablées dans une atmosphère feutrée. C’est le club de jazz tel qu’on se l’imagine…la fumée en moins. Une hôtesse place les gens et prend les commandes (obligatoires). Le Mingus Orchestra est une émanation à géométrie variable du Mingus Big-Band. Il a l’originalité de compter parmi ses rangs un basson, une clarinette-basse et un cor. Les musiciens s’installent tranquillement. Tout le monde prend son temps, on fait quelques gammes, quelques jokes. La pression est au plus bas ! Première pièce. La musique est superbe et les arrangements léchés. Sue Mingus fait son apparition et prend le micro. Après quelques anecdotes sur son défunt époux, elle demande à l’orchestre de jouer un morceau en particulier, un arrangement de Gunther Schuller d’une pièce peu connue. Panique à bord, la pièce n’a pas été suffisamment préparée mais on ne peut rien refuser à la grande dame. Les musiciens s’en sortent tant bien que mal, la sueur au front mais, à leur décharge, l’arrangement est d’une rare difficulté. Le concert se poursuit plus tranquillement, le groupe alternant tubes et compositions plus confidentielles du maître. La couleur de l’orchestre est très belle. Le seul bémol est l’absence de leadership affirmé au sein du groupe. Les stars de l’orchestre n’étant pas là ce soir (Randy Brecker, Al Foster, Craig Handy, Jack Walrath, Vincent Chancey), un certain flou règne dans la direction des riffs ou le choix du répertoire. Lors du départ d’un morceau, le tromboniste décide de plutôt jouer "boogie stop shuffle" entraînant le reste de l’orchestre avec lui au grand dam du sax "in charge" ! Fin du concert, arrivée de l’addition. Malgré une entrée annoncée à 25 dollars, on nous demande 90 dollars pour deux. C’était sans compter le droit d’avoir une table (14 dollars), la consommation minimale obligatoire, les taxes et le pourboire. C’est aussi ça les clubs de jazz dans le quartier.

Downtown. Hors des sentiers rebattus par les touristes, 3ème étape au Tonic (http://www.tonicnyc.com), un des deux repaires de John Zorn (avec le Stone), lieu incontournable de la scène jazz alternative New-Yorkaise. Le quartier, situé à l’entrée du pont de Williamsburg (sur lequel Sonny Rollins s’isola pour travailler son son) est bien loin du New York de carte postale. Brooklyn n’est jamais que de l’autre coté de l’East River. On savait que l’an dernier le lieu était menacé de fermeture pour des questions de sécurité et de mise aux normes. Depuis, après appel à la générosité de ses usagers, des travaux ont été faits et le lieu n’est plus menacé à brève échéance. Cependant, on ne peut s’empêcher de se demander à quoi ressemblait le club avant les travaux !! Le hall d’entrée dégage une odeur de vieille urine qui doit dater de la construction du lieu dans la première moitié du siècle dernier ! Deux policiers du NYPD débarquent et s’entretiennent avec l’ouvreur, probablement sur des litiges administratifs. Un coup de tampon encreur sur le poignet et 8 dollars plus tard (une misère) on pénètre dans la salle de concert. C’est une sorte de grand garage avec charpente en bois apparente. Une vingtaine de chaises ont été disposées devant la scène. Il pleut averse dehors mais aussi dedans. Un employé passera le set à disposer des bassines sous les fuites et à passer la serpillière.

Le guitariste Rob Price est à l’affiche. A ses côtés, 3 sidemen de luxe : Jim Black à la batterie, Trevor Dunn à la contrebasse et Ellery Eskelin au ténor. Les thèmes sont très écrits mais laissent énormément de moments de liberté aux quatre musiciens qui en profitent goulûment. Jim Black est l’élément stabilisateur du groupe. Il s’immisce avec bonheur dans bon nombre des séquences improvisées et injecte de la limpidité dans le jeu de ses coéquipiers. Trevor Dunn a beau arborer des couettes de collégiennes, son jeu de contrebasse n’a rien d’innocent, alternant les lignes de basses ravageuses et les expérimentations sonores qui font saigner les oreilles. Ellery Eskelin malgré un volume sonore moindre se fraye un chemin avec élégance tandis que Rob Price nous démontre qu’on peut aujourd’hui encore avoir un discours original à la guitare. (voir également le compte-rendu de Jean Delestrade en lien ici)

3 facettes du jazz à New York, 3 styles joués avec foi, talent et intégrité. Des dorures de l’église baptiste aux murs décrépis du Tonic, l’environnement ne joue pas sur la conviction des musiciens. Malheureusement, comme ailleurs, la créativité se paye cher. En s’éloignant de la tradition, on perd tout à la fois une partie du public et les moyens financiers. Mais paradoxalement, l’antre du capitalisme mondial permet la survie en son sein, de musiques éloignées de toute notion de rentabilité. Un artiste serait quelqu’un qui se fait payer pour une activité qu’il ferait de toute manière gratuitement. Le jazz est bien un art et New York en est toujours sa capitale.

Guillaume Grenard