Tord Gustavsen

Avec quatre albums chez ECM, dont trois en trio, le pianiste norvégien affirme son style emprunt de quelque chose que l'on pourrait appeler recueillement.

Quels sont les musiciens et les expériences qui t’ont influencé ? Y a t’il une figure ou une référence artistique particulièrement importante pour toi ?

Mes influences couvrent en grande partie l’histoire de la musique, mais il faut que je mentionne au moins les domaines suivants : les vieux blues et jazz, le soi-disant jazz cool et le hard-bop funky ; plusieurs parts de la musique ”classique”, en particulier l’impressionnisme français et les compositeurs néo-classiques est-européens, et bien sûr Bach ; les musiques populaires scandinaves, en particulier les berceuses et les hymnes ; également des musiques du monde, spécialement celles d’Afrique de l’Ouest, d’Iran et des Caraibes.

Il y a indéniablement quelque chose de l’ordre du contemplatif et du méditatif dans ta musique qui est souvent décrite en terme de spiritualité. Qu’en penses-tu ? Puis-je te demander si la spiritualité et la religion occupent un place importante dans ta vie ?

Pour moi, jouer est comme prier Il s'agit d'essayer de se rapprocher de làoù les choses sont indispensables et intenses et où le paradoxe entre le fait d’être un sujet actif et un humble récepteur est résolu. J’ai une forte relation avec l'Eglise, musicalement et spirituellement - la liturgie libérale, humaniste d'une part de l'Église de Norvège continue d'être une sorte de maison pour moi.

Le blues et le gospel sont manifestement présents dans ta musique et c’est également le cas pour d’autres artistes norvégiens – je pense bien sûr en particulier à Kristin Asbjørnsen. Y a-t’il une résonnance culturelle qui puissent expliquer cela ?

Les chœurs d’église sont parmi les principales plates-formes d'apprentissage pour les musiciens et chanteurs de ce pays, cela offre un environnement créatif avec une chaleur sociale et, ce qui est important, un lieu pour jouer en public dès la première phase d’apprentissage artistique. Étonnamment, bon nombre des meilleurs musiciens et chanteurs viennent de ce milieu, car les chorales locales ont une activité très dynamique.

Tu as réalisé quatre albums avec ECM. Puis-je te demander comment se passe la collaboration avec Manfred Eicher qui a une identité esthétique très forte, surtout en matière de piano ?

Nous avons enregistré la plus grande part du premier album sans Manfred - et il est intervenu dans le processus de mixage et de choix des prises. Je pense que c’était une très bonne façon de débuter cette coopération ; nous allions déjà dans une certaine direction artistique et avions réalisé la partie initiale de l’enregistrement nous-même. Mais à partir de là, le partenariat avec Manfred a été très fructueux pour le dialogue musical, en offrant une combinaison de soutien et de défi qui nous a aidsé à créer chaque album de manière unique.

Quelle est la plus forte émotion musicale ou artistique que tu aies jamais ressentie ?

Ce sentiment d'unité quasi mystique lorsque tu es à l'intérieur de la musique et que dans le même temps, tu la façonne et la contrôle à distance – où tu es intensément ici et maintenant en percevant toujours la musique qui se déploie dans le temps. Cela peut être comme l’unité sprituelle ou érotique – et la musique peut vous y emmener à un très haut degré quelquefois. Mais ce qui est en fait plus important que ces un ou deux pics par an est d’être en contact avec cela tous les jours et faire en sorte d'y rester le plus disponible possible.

Y a t’il un musicien (de tout temps) avec lequel tu aurais rêvé ou rêverais de jouer ?

Mon groupe de rêve est en fait celui que j’ai maintenant : Mats Eilertsen à la basse et Jarle Vespestadà la batterie forment la meilleure équipe qui soit pour cette musique. Et le fait de jouer avec Kristin Asbjørnsen et Tore Brunborg dans une version étendue du groupe est également enrichissant et stimulant. Bien sûr, je pourrais te donner d’autres noms avec lesquels il aurait été intéressant de travaillaer à un moment donné, mais là, maintenant, je préfère rêver à ce qui existe – et me concentrer à développer ces relations musicales aussi profondément que possible.

Qu’est-ce que tu écoutes et lis ces jours-ci ?

Je suis en train de lire des auteurs norvégiens : Hanne Ørstavik et Lars Amund Vaage – tous deux hautement recommandables et traduits en plusieurs langues. J’écoute le Requiem Missa Pro Defunctis de Palestrina et les brillantes chansons de Roy Orbinson, pour lequel mon fils de un an semble avoir une prédilection…

Un souhait ?

Des progrès substantiels dans les négociations de paix au Moyen-Orient.

Propos recueillis par Pierre Villeret

www.tordg.no