François Couturier

Une magnifique trilogie en cours chez ECM, un disque un trio et sûrement plein d'autres choses. En bref, voilà de bonnes raisons de questionner François Couturier.

Comment est née l'idée d'une trilogie dédiée à Tarkovski ?

Andrei Tarkovski est mon cinéaste préféré. Andrei Roublev fut pour moi une révélation. J'ai depuis vu et revu ses sept films… J’avais déjà enregistré pour Ecm (Poros, un duo avec le violoniste Dominique Pifarely et trois disques avec Anouar Brahem). Lorsque en 2005 Manfred Eicher m’a proposé de faire un enregistrement sous mon nom pour Ecm, j’ai tout de suite pensé à un hommage à cet immense artiste.

Il s’agit, en fait, d’une trilogie : trois enregistrements faits entre 2005 et 2010 à Lugano, dans le magnifique auditorium de la Radio Suisse Italienne. Trois albums en hommage à Tarkovski : tout d’abord le quartet Nostalghia, Song for Tarkovski sorti en 2006. Puis le solo Un jour si blanc, début 2009 (une musique plus introspective et personnelle). Enfin, Tarkovsky quartet Maroussia enregistré en décembre 2009 et qui devrait sortir début 2011, le même quartet mais la musique est beaucoup plus orchestrale.

Dans Nostalghia, il y avait beaucoup de petites formules, des duos, des trios; pour ce dernier volet, j’ai vraiment écrit de la musique pour quartet.

Ton univers est très singulier et incorpore un ensemble d'éléments stylistiques extrêmement différents. Comment es-tu arrivé à cette synthèse ? Est-ce un travail conscient, une volonté d'associer ces éléments ou quelque chose de naturel, d'inconscient, si on peut utiliser ce terme ?

Le premier projet que j’ai réalisé en tant que leader a été Nostalghia, en quartet pour ECM, et l’esthétique en est le résultat de tout ce que j’ai pu faire auparavant : avec Pifarély, une musique proche de la musique contemporaine, avec des structures bien établies et des improvisations atonales, mais aussi, d’un autre côté, mes six ans de travail avec Anouar Brahem. Je connais Anouar depuis vingt-cinq ans et c’est un ami très proche. Nos dizaines (presque une centaine !) de concerts et les deux disques que nous avons enregistrés en six ans de collaboration m’ont influencé aussi dans le sens de la mélodie et du silence. Dans ce groupe je jouais toujours pianissimo, parce que le oud a un son assez léger. Cette collaboration m’a fait découvrir en moi un besoin de silence et de mélodie que j’ignorais jusqu’alors.

Je veux faire maintenant une musique acoustique où ces deux aspects, l’un très contemporain et l’autre plus traditionnel, se confondent ou se côtoient. Sur mon disque solo, Clair obscur est représentatif de ce que dont j’ai envie : un thème très mélodique, comme une chanson, qui est ensuite repris de manière déstructurée et atonale.

Un jour si blanc est, si je ne m'abuse, ton premier enregistrement en solo. Comment l'as-tu préparé, notamment en ce qui concerne les parts d'écriture et d'improvisation ? As-tu défini des points de repère au préalable ?

Avant l’enregistrement, j’ai bien sûr, beaucoup travaillé à structurer des pièces originales que je jouais pour la première fois et que j’avais enregistrées moi-même à la maison, pour savoir comment elles allaient sonner. J’ai commencé, à Lugano, par jouer ces pièces plusieurs fois et l’enregistrement se passait plutôt bien. Nous avons décidé avec Manfred d’alterner ces pièces écrites avec des improvisations totales. C’est au cours de l’enregistrement de ces dernières, le deuxième jour, alors que je me sentais libéré de tout stress, que je me suis trouvé dans une véritable "bulle musicale" qui a duré environ une heure et demie. Environ une moitié du disque a été choisie parmi cette heure et demie d’improvisation totale.

Je veux ajouter que nous avons choisi entre un certain nombre de prises, que le montage est raffiné et contribue de manière cruciale à la réussite de l’ensemble, mais qu’il n’y a aucun découpage à l’intérieur même des pièces. On n’entend ici que des morceaux dans leur intégralité…

De quelle manière l'improvisation dans la musique peut influencer une façon de vivre au jour le jour ?

Le concert a, pour moi, de véritables vertus thérapeutiques. J’en sors presque toujours libéré physiquement et psychologiquement. Par contre la vie d’un musicien qui a le trac (je me méfie de ceux qui affirment ne pas l’avoir !) est souvent difficile.

Que ce soit dans le cadre de ta collaboration avec Anouar Brahem ou de ton duo avec Dominique Pifarely, cela fait de nombreuses années que tu travailles avec ECM. Puis-je te demander tes impressions concernant ton travail avec Manfred Eicher ?

Oui, car il y a quinze ans que nous nous connaissons, depuis le Khomsa d’Anouar Brahem. Ensuite il y a eu Poros et les 2 Cds avec Anouar Brahem, dont Le pas du chat noir. Il se trouve que Manfred Eicher a beaucoup aimé mon rôle au sein du trio d’Anouar, que mon jeu lui a plu. Ça m’a permis de faire mes premiers pas en leader chez ECM et j’en suis donc maintenant à mon septième disque pour Manfred. Il est venu à nombre de mes concerts ; je peux dire, en effet, que je le connais bien maintenant.

L’avantage de travailler en toute connivence avec lui est qu’il me connaît, qu’il sait à quel moment arrêter les prises et laquelle choisir. Je lui fais entièrement confiance et je pourrais à la limite, ne pas me mêler de cet aspect car je suis presque toujours en accord avec lui.

Parallèlement à ton activité en solo, un disque en trio avec François Mechali et François Laizeau vient de paraître sur le label Zig Zag Territoires. Peux-tu nous parler de ce projet qui existe depuis un certain temps je crois ?

Je connais les deux François depuis plus de 25 ans. Nous avons un vrai passé amical et musical commun. C’est François Mechali qui est vraiment à l’origine de ce projet : il formait un trio avec le merveilleux saxophoniste Américain Larry Schneider et François Laizeau. Il m’a invité à me joindre à eux. Nous voulions enregistrer un disque ensemble et lors du travail préparatoire il m’a proposé des pièces de F. Mompou que je ne connaissais pas !

J’ai tout de suite adoré cette musique simple, mélodique. Le résultat est Correspondances enregistré en 2000 pour Charlotte Records. Nous jouions déjà dans ce programme certaines pièces de ce compositeur. Ce dernier disque, Musica Callada en trio sans saxophone, lui est entièrement consacré Je joue quasiment toutes les pièces comme le compositeur les a écrites. Et le style des improvisations est vraiment varié (libre, atonal, modal, harmonique). Nous n’avons absolument pas voulu "jazzifier" cette musique. C’est une magnifique musique très lente et mélodique. Le rôle de la batterie est parfois coloriste mais souvent très rythmique sans dénaturer, à mon avis, la musique du compositeur, mais donnant d’une autre façon l’aspect dansant original de cette musique.

Nous l’avons enregistré pour Zigzag Territoires et j’ai beaucoup aimé travailler avec Sylvie Brély, Franck Jaffrès. J’espère poursuivre une collaboration avec eux.

Quelle est ta plus grande émotion musicale et artistique ?

Toute l’œuvre de Bach et Tarkovsky, sans hésitation possible.

Y a t’il des jeunes (ou pas) musiciens que tu as découvert récemment (ou pas) et dont tu aimerais parler ?

Je sors peu et ne connais pas bien la jeune génération. J’aime beaucoup Emile Parisien, que Daniel Humair m’a fait découvrir et je dois dire que, même si sa musique n’est pas très proche de la mienne, le pianiste Tigran Hamasyan m’agace beaucoup !

Sans parler de travail, que joues-tu chez toi, simplement pour le plaisir ?

J’aime jouer Bach et déchiffrer… J’ai déchiffré une grande quantité de partitions de musique classique ou contemporaine, comme Messiaen, dont l’influence est nettement perceptible, je pense, sur L’aube, la première plage de mon disque solo. Mais j’aurais été incapable d’être concertiste classique, car je n’ai jamais vraiment travaillé les morceaux à fond !

Qu’écoutes-tu actuellement ?

J’écoute essentiellement de la musique classique (dernièrement les Cantates pour alto de Andreas Sholl et une merveilleuse œuvre de Schittke Psalms Of Repentance). J’essaie de ne pas trop écouter Jarrett !

As-tu un livre de chevet ?

Le journal de Tarkovsky - encore lui ! Je relis aussi Proust.

Hommage à Pannonica de Koenigswarter : Si on t’accordait un vœux qui devait se réaliser sur-le-champ, que souhaiterais-tu ?

Quelle question difficile ! Comment choisir ? Devenir Jarrett… Non (quoique !). Être milliardaire…. Bof. Je suis assez comblé par la vie tout en étant un très grand stressé. Devenir le prochain Dalaï-Lama… Et oui pourquoi pas ?

Que peut-on te souhaiter ?

Très simplement : pouvoir continuer à faire ma musique dans les meilleures conditions et vivre longtemps avec la femme que j’aime.

Propos recueillis par Pierre Villeret