Benoît Delbecq

Kartet jouera au centre Culturel Saint-Exupéry dans le cadre du Reims Jazz Festival en novembre prochain. L'occasion de poser quelques question à Benoît Delbecq.

Si je ne m'abuse, Kartet existe depuis 20 ans. C'est une longévité assez exceptionnelle. Peux-tu nous parler de la relation qui unit ce groupe ?

Au départ de Kartet en 1989, il y a eu l’idée et l’envie de chercher des façons de jouer pour chaque composition apportée par les membres du groupe. Cette idée qui s’est transformée en marque de fabrique, en un son qui est le son de Kartet, est toujours présente plus de vingt ans plus tard, après de nombreux concerts et disques… sachant qu’il n’y a aucune lassitude à avoir un immense plaisir à élaborer la musique du groupe et à la jouer avec bonheur en public, et bien, nous continuons comme quand nous avions vingt ans ! Kartet a encore tant de voies à explorer… nous serons en résidence à Montreuil-sous-Bois pour deux semaines à la fin octobre, nous allons mettre au point notre nouveau répertoire, chacun amènera quelques morceaux, j’ai hâte de voir (et entendre) ce que les copains ont pu concocter pour le groupe.

Je remarque que tu pratiques beaucoup le duo, que ce soit avec Marc Ducret, Han Bennink, Andy Milne ou Steve Argüelles. Est-ce une formule que tu apprécies particulièrement ?

Oui, j’apprécie beaucoup le duo, mais c’est d’abord lié à la personnalité musicale des musiciens avec qui je me produis en duo… c’est venu comme ça. François Houle, par exemple, est un extraordinaire clarinettiste Canadien, cela fait 15 ans que l’on joue ensemble, et, pour la même raison que pour Kartet, je ne vois pas pourquoi on arrêterait de partager cette expérience. Avec Steve, Marc, Han, Andy Milne… il y a dans chaque cas une complicité qui fonctionne de façon magique, et le duo permet d’y aller carrément. Et puis, le duo créé un certain vide par rapport aux habitudes que l’on peut avoir au sein d’une plus grande formation… le duo influence le jeu en groupe, comme en va-et-viens, l’un nourrissant l’autre. Le solo, c’est encore autre chose, c’est un peu comme pour un écrivain, il y a beaucoup d’intériorité qu’il faut projeter au dehors.

Y a-t'il des artistes dont tu te sens particulièrement proche actuellement ?

La liste serait longue, parmi elle ne se trouverait pas que des musiciens d’ailleurs, des poètes, artistes, écrivains, compositeurs, architectes, cinéastes, chorégraphes, metteurs en scène… je me sens proche des artistes qui développent librement leur créativité, qui ont un "accent" dans leur travail et qui savent le faire évoluer au fil de leurs travaux… le contraire du mainstream ou du plan marketing. Je me sens bien plus proche d'un groupe de pop de lycéens qui cherche un truc que d'un groupe de jazz rabâchant les poncifs dans toutes les tonalités.

Tu joues dans le monde entier avec des musiciens du monde entier. Penses-tu que nous arrivons à une "mondialisation" des arts et que les préoccupations de tous finissent naturellement par se rejoindre, du fait d'un même accès aux mêmes informations ?

Non. Sur le plan des musiques de masse, évidemment les mêmes titres industriels sortent avec force promo TV etc à Shanghaï comme à Buenos Aires ou Paris. Sur le plan des musiques qui s’inventent dans le vif du jeu, le jazz ou les musiques improvisées, il subsiste un fort lien entre géographie et pratique. Bien sûr, l’accès aux archives du jazz international s’est démultiplié avec Internet – c’est fantastique cet accès à la culture. J’appartiens à une génération qui n’a vu que très très peu d’images de maîtres tels Duke Ellington ou Monk avant l’arrivée Internet – mais à Vancouver les musiciens jouent différemment qu’à Amsterdam, Oslo, ou New-York. Il y a une omniprésence du mainstream mondial, bien sur, des néo-Keith-Jarret par centaines dans le monde entier. Ces musiciens-là tentent de jouer dans un style historique très codifié sans en inventer la matière, quasiment comme pour la musique classique. J’appelle ça le jazz Canada Dry, il y manque cruellement, dans l’immense majorité des cas, l’esprit d’invention d'un style… Pour le reste, c’est vaste et riche, il faut toujours fureter pour trouver des choses originales – pour ma part, le bouche-à-oreille entre musiciens fait beaucoup pour ma découverte de nouveaux venus ou d’aînés que je ne connaissais pas encore. Et je m’en délecte.

À propos du piano préparé : j'ai lu que lorsque tu as commencé, il s'agissait d'une méthode de travail pour les études pour piano de Ligeti. Comment en es-tu venu à développer cela ensuite ?

J’ai bidouillé un peu le piano droit familial quand j’étais enfant, mais effectivement c’est bien plus tard en travaillant une étude pour piano de György Ligeti que j’ai eu l’idée, à des fins de compréhension technique au clavier, de placer des bouts de gomme entre les cordes – le son m’a tout de suite plu, j’ai découvert John Cage ensuite… je me suis senti très naturellement attiré par ça, je pressentais qu'il y avait là plein de choses à trouver.… Il faut dire qu’adolescent je voulais jouer la batterie – j’en ai eu une quelques temps - mais cela n'a pas été possible pour des raisons "environnementales".

Est-ce que ton activité en musique électronique est à mettre sur le même plan ? Je pense au travail du son.

Le rapport au son est très différent, en cela que dans le "jeu électronique", on ne manipule que très peu du son "incarné", c’est à dire modelé en direct avec le corps (comme au piano acoustique)… sur le plateau on dépend de la sono, on manipule des signaux électriques, on les trafique, ainsi les façons de jouer sont très différentes. L’électronique ouvre en cela un autre champ de sensations et des possibles mutations d’idées que l’on peut ensuite basculer en mode acoustique – le contraire est valable aussi d’ailleurs, l’un nourrit l’autre. Mon jeu au piano solo a petit à petit été marqué par ce qu’on pouvait dénicher dans Ambitronix ou PianoBook par exemple. Le contraire est vrai aussi.

Sans parler de travail, que joues-tu chez toi, simplement pour le plaisir ?

Bach, Haydn, Monk, Mal Waldron, Mingus, Duke… pratiquer mon instrument est toujours un plaisir et j’essaie aussi d’inventer des trucs quand je m’assoie au piano, de "repartir à zéro". Depuis quelques années mon plus grand bonheur au piano chez moi reste toutefois…d’accompagner mes enfants.

Qu’écoutes-tu actuellement ?

Des choses très diverses. Je peux écouter D’Angelo puis Giacinto Scelsi puis Rameau puis Louis and Ella… de la musique écrite contemporaine, Frédéric Pattar, Dusapin, Eötvös, puis Schönberg, puis Ornette, des chants à penser du Gabon, le disque solo de Steve Coleman, Duke, Morton Feldman, Public Ennemy, Ran Blake, et aussi, les copains musiciens du monde entier... comme Andy Milne, Ethan Everson, Craig Taborn et Lotte Anker, Ducret, Jacob Anderskov, Tony Wilson, Kim Myhr...

As-tu un livre de chevet ?

Il y a pas mal de livres dans lesquels je me replonge régulièrement. Plutôt des essais, d’ailleurs, enfin, ça bouge pas mal. Mille plateaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari (Ed. de Minuit) est sûrement celui que j’ai le plus relu. Je lis et relis le tout nouveau bouquin d’Olivier Cadiot, c’est contrapunctique, vif, à chaque lecture on y perçoit des choses différentes, c’est assez vertigineux - ça s’appelle Un mage en été (P.O.L.). Je me replongerai dans le puissant The sound and the fury de Faulkner prochainement, c’est un livre abyssal.

Y a t’il des jeunes (ou pas) musiciens que tu as découverts récemment (ou pas) et dont tu aimerais parler ?

Il y a énormément de jeunes musiciens, bien formés, bien plus qu’avant car il y a toutes ces classes de jazz etc. Mais, tu sais, depuis qu’il y a des arrivées importantes de jeunes improvisateurs, le nombre d’artistes intéressants qui en émergent chaque saison reste… le même qu’avant tout ça. La formation c’est une chose, l’inspiration et l’élan des idées en est une autre… peu de musiciens portent un projet audacieux…en tout cas, je suis à l’écoute de ce qui sort, et je reçois souvent des disques de jeunes musiciens – il y a toujours une petite proportion pour lesquels je m'enthousiasme ! Il y a beaucoup de musique produite, c’est gigantesque, tant mieux, mais hélas elle ne me semble pas souvent assez ambitieuse esthétiquement, enfin, c’est une question de goût, j’aime l’inouï et je le recherche.

Avec quel musicien (de tout temps et avec qui tu n’as jamais joué) rêverais-tu de jouer ?

Je ne crois pas au casting décidé pour une occasion éphémère. Si je pouvais jouer avec certains, ce serait merveilleux, mais… il faudrait que l’initiative vienne de leur côté – je reste réaliste et ce n'est en rien central pour moi.Pour ce qui est d’Ornette Coleman, à défaut de jouer avec lui en vrai avec The Recyclers on improvise parfois sur ses vieux vinyls, un régal ! Quand j’ai appris que Joachim Kühn allait jouer avec Ornette il y a un moment de cela, je me suis dit "ah le veinard !".

Hommage à Pannonica de Koenigswarter : si on t’accordait un vœux qui devait se réaliser sur-le-champ, que souhaiterais-tu ?

Une taxation internationale juste et systématique des flux financiers quels qu’ils soient, qui permette de faire évoluer positivement et sensiblement la condition des humains et de la planète.

Que peut-on te souhaiter ?

De manger à lentes cuillérées un bon millefeuille au speculoos. Futile et délicieux.

Propos recueillis par Pierre Villeret

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