Rob Price

Un ami m'a récemment prêté un disque d'un guitariste américain que je ne connaissais pas, mais que j'ai immédiatement adoré. L'idée de lui poser quelques questions pour faire connaissance est donc venu tout naturellement...

Te souviens-tu de la première musique que tu aies entendu ? Ton premier disque ou concert de jazz ?

Je ne pense pas me rappeler de la première musique que j’ai entendu. Le premier disque de jazz que je me rappelle avoir écouté remonte à mon enfance. J’étais malade, au lit avec une forte fièvre. Au rez-de-chaussée mon frère écoutait un disque de Teddy Wilson et la musique m’a semblé très étrange. Cela m’a mis très mal à l’aise. Je pense que le morceau était Monglow. Après toutes ces années, je ne peux pas écouter ce disque sans appréhension. Cela doit toujours avoir un effet sur moi.

Mon premier concert de jazz fût probablement Guy Van Duser et Billy Novick. Guy est un guitariste phénoménal qui a grandi en écoutant Chet Atkins. Il a inventé le « stride guitar » une façon de jouer. Il a écrit un livre et enregistré un disque sous ce nom, tous deux extraordinaires. Billy Novick est également un clarinettiste et saxophoniste génial. Mon frère a étudié la clarinette avec lui et j’ai moi-même pris quelques leçons de saxophone quand j’avais dix ans. Nous avions l’habitude d’aller écouter Guy et Billy jouer au Cafe Passim à Cambridge, Massachussetts, très souvent. Ils jouent et enregistrent toujours et je les vois encore une fois de temps en temps.

Comment es-tu devenu musicien et qu’est-ce qui t’a dirigé vers la guitare ? J’ai lu que tu avais d’abord étudié le violon, la viole et le piano. Est-ce que ta famille était musicienne ?

Ma mère joue du piano, mon beau-père, de la guitare et mon frère du piano également. Je ne crois pas que mon père ait joué d’un instrument, mais il était profondément intéressé par la musique et avait une impressionnante collection de disques. Je ne crois pas qu’il y ai eu de musiciens professionnels dans ma famille. Je ne le suis pas non plus : j’ai un autre boulot (correcteur littéraire).

J’ai commencé à jouer de la guitare quand je me suis installé à New York. Un de mes colocataires a trouvé une guitare cassée dans la rue, au milieu d’ordures et l’a rapporté chez nous. J’ai commencé à en jouer et ai aimé cela.

Quels sont les musiciens et les expériences qui t’ont influencé ?

Mon frère, qui est plus âgé que moi est ma plus grande influence. C’est grâce à lui que j’ai commencé à m’intéresser au jazz au départ. Il m’a fait découvrir de nombreux musiciens et disques. Il avait l’habitude de m’emmener voir tout ce qui l’intéressait, quelque soit ce qu’il voulait voir et c’est par lui que j’ai pu assister à des concerts de John Zorn et Keith Jarrett alors que j’étais encore au lycée. Quand j’avais dix-huit ans, il m’a emmené voir le trio de Paul Motian avec Bill Frisell et Joe Lovano. C’était il y a vingt ans et ils sont maintenant mon groupe préféré toute époque confondue.

La musique de Bernard Herrmann a également été une grande influence pour moi. Mon frère et moi avons grandi en écoutant de vieux programmes de radio comme The Shadows, Jack Benny et Inner Sanctum. Un de mes favoris était Suspense, pour lequel Herrmann a écrit un très beau thème Il en a également écrit quelques épisodes. Ma famille allait beaucoup au cinéma et j’adorais voir La mort au trousses juste pour la musique d’Hermann. Je me rappelle également avoir adoré celle écrite écrite pour Le septième voyage de Sinbad quand j’étais enfant, mais je ne pense pas que je savais que c’était également lui le compositeur.

Deux autres musiciens que j’ai adorés étant enfant furent Fred Astaire et Max Geldray. Geldray était un harmoniciste de jazz qui a joué pour un programme de la radio britannique, The Goon Show. Nous l'avons énormément écouté. À l’époque j’avais douze ans et je me rappelle toujours de nombreux épisodes.

Que penses-tu de la situation du jazz et des musiques improvisées actuellement ? Quelle direction penses-tu que cela peut prendre à l’avenir ?

Je n’en sais absolument rien. Je n’ai pas beaucoup écouté ce qui se passait récemment, principalement parce que ma femme Alice (qui est également musicienne) et moi passons la plupart de notre temps à élever notre enfant qui a deux ans maintenant. En ce qui concerne l’évolution, Ornette Coleman a dit il y a quelques années que quelque soit la manière dont vous profitez de la musique, vous devez le faire.

Tu as enregistré deux albums de ton quartet avec Ellery Eskelin, Trevor Dunn & Joey Baron, puis Jim Black, associant des éléments de rock hardcore, free jazz, country, surf music, de manière très singulière. Peux-tu nous en dire un peu plus à ce propos ?

J’ai réservé le studio et embauché les musiciens avant d’avoir écrit la moindre note de musique. J’ai commencé, comme d’habitude, par imaginer quelque chose que Joey pourrait jouer, puis de simples mélodies et harmonies sont apparues pendant que je l’écoutais jouer dans ma tête (je n’ai pas demandé à Joey de jouer ce que j’avais imaginé pour l’enregistrement. Je voulais qu’il joue comme il le sentait sur le moment). Je voulais avoir beaucoup de variété dans le matériel car je savais que Ellery, Trevor & Joey sonnent merveilleusement quelque soit ce qu’ils jouent. J’ai fini par inclure un morceau que j’ai écrit il y a de nombreuses années (When it snows) and choisi une chanson de Alice, At Sunset, le jour de l‘enregistrement. Joey Baron tournait énormément et n'était pas disponible pour le concert de sortie, j’ai donc demandé à Jim Black. Avec lui, c’était une expérience totalement différente et très excitante. Le quartet avec Jim a joué plusieurs fois les années suivantes. Pour le second enregistrement du quartet j’ai pu écrire de la musique avec l’expérience du jeu du groupe. Pour le disque At Sunset, la seule fois où nous avions joué ensemble était lors de la séance d’enregistrement. Je crois que le second disque est plus souple et plus énergique. Quand j’ai écrit la musique cette fois-là, j’ai pensé à la manière dont le groupe avait joué en concert.

Peux-tu nous présenter tes autres projets principaux ?

J’adore vraiment l’improvisation libre autant que jouer mes propres compositions. Après At Sunset, j’ai publié un disque d’improvisation, Get lost, avec le batteur David Grollman. Nous jouons la plupart du temps en duo mais également avec violoncelle, basse, une seconde guitare, saxophone ou poète. Mon disque le plus récent (Submarine pictures) est une autre session d’improvisation libre avec le bassiste Reuben Radding et le vibraphoniste Matt Moran. J’espère avoir des concerts prochainement avec ce trio. Je joue également avec le batteur Chris Cawthray de Toronto qui a enregistré et mis à disposition pour téléchargement notre trio avec le saxophoniste Ed Zankowski.

Tu es également producteur puisque tu as fondé ton propre label, Gutbrain record, en 2000. Comment considères-tu cette activité, simplement comme une part de ton travail artistique ou séparément ?

C’était la seule façon pour moi de publier un disque de ma musique. Je ne joue pas beaucoup, n’ai presque jamais tourné de façon sérieuse et je crois que tu as besoin de le faire si tu veux intéresser quelqu’un à ce que tu fais, pour qu'il risque de l’argent dans un enregistrement. J’ai essayé de trouver d’autres labels pour publier At Sunset mais ils n’étaient pas intéressés. Je suis heureux d’avoir pu le faire moi-même. Faire des disques est relativement facile et pas très cher. Je ne suis pas très doué pour les affaires, donc je fais juste ce que je veux et je ne songe pas à réaliser de profit. Je vais dépenser de l'argent pour faire un disque, au lieu de, disons, prendre des vacances ou quelque chose comme ça.

Quel est ton dernier choc musical ? Y a t’il des musiciens que tu as découvert, récemment ou non, et dont tu voudrais parler ?

Je viens d’écouter la musique de Takeo Yamashita pour l’émission de télévision japonaise Akuma-Kun et je suis très étonné de voir à quel point il semblait être en avance sur son temps. Une musique très étrange et très belle, avec des influences du free jazz et probablement beaucoup d’improvisation. Et il s’agissait d’un programme de télévision pour enfant des années soixante ! Yamashita a également écrit plusieurs musiques jazz, free jazz, lounge pour d’autres shows télévisés tels que Playgirl Q.

T’intéresses-tu à d’autres formes d’art et as-tu des artistes favoris ?

J’écoute beaucoup de bandes originales de film et écrit à ce propos chaque lundi sur mon site internet (www.gutbrain.com). Donc je regarde beaucoup de films, en général plus de trois cents chaque année. Je me rend chaque semaine dans un magasin de bandes dessinées en espérant trouver quelque chose de nouveau de Eddie Campbell or Gabrielle Bell (pour n’en nommer que deux), de plus ancien de George Herriman ou Leonard Starr (pour n’en nommer que deux). Je courerai toujours au Musée pour une exposition de Giorgio Morandi, ou quelque chose comme le Utagawa Kuniyoshi Show qui est à la Japan Society en ce moment. J’aime lire Shirley Jackson, Nicholson Baker, Dashiell Hammett, Barbara Pym, Pauline Kael ou Eileen McDonagh (ma mère). Quelquefois je lis un vieux pulp fiction comme Argosy, The Shadow, Doc Savage, etc. En ce moment, j’adore les deux livres de Alan Booths à propos de la marche au Japon (The Roads to Sata and Looking for the lost). Le supplément littéraire du Times est le seul périodique que j’apprécie.

Projets ? Concerts ? Prochains disques ? Joueras-tu en Europe bientôt ?

Je suis en train de préparer la matière pour un autre disque de compositions originales. J’aimerais faire cela pour un groupe plus important. En 2007, j’ai joué la musique du second disque du quartet en quintet & sextet. Il y avait toujours Ches Smith à la batterie, Trevor Dunn à la basse, Shelbey Burgon à la harpe, Curtis Hasselbring au trombone et moi-même à la guitare. Une fois nous avons été rejoints par le saxophoniste Briggan Krauss ; une autre fois par Ted Reichman à l’accordéon et au piano. Ce fût une expérience enrichissante et j’y ai beaucoup repensé depuis. En même temps, j’envisage également d’utiliser le même matériel pour une petite formation, peut-être simplement guitare, saxophone et basse ou trombone. J’essaye toujours de faire quelques concerts avec quelques-uns de mes batteurs préférés : David Grollman, bien sûr, et aussi Chris Cawthray qui vit à Toronto et Andy O’Neill, du New-Jersey. Je pense que je vais bientôt jouer avec tous. Alice vient juste de publier un disque appelé Dexter Price, du nom de notre fils. Elle a écrit toutes les chansons pour lui et je joue de la guitare sur la chanson-titre.

J’adorerais jouer en Europe bientôt, mais je ne crois pas pouvoir le faire avant un an ou deux. Peut-être que je jouerai davantage à l’extérieur quand Dexter aura commencé l’école. J’adore voyager mais je déteste être loin de le maison.

Propos reccueillis par Pierre Villeret

Nous avons demandé à Rob Price qu'il écoutait ces derniers temps, voici sa playlist.

www.gutbrain.com

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