Jour de fête à La Comète.

Le sextet de Michel Portal était le 14 janvier dernier à la Comète de Châlons-en-Champagne. Vincent Symolon était aux premières loges et nous livre ses impressions...

Certes, la scène nationale de Châlons-en-Champagne accueille depuis plusieurs saisons quelques unes des grandes figures du jazz, et il m'a été donné l'occasion d'y vivre quelques instants musicaux de haute-volée, même si je suis plutôt un joueur de fond de court type Lendl (c'est ce que disent toujours les joueurs de tennis qui n'ont ni le talent ni le panache pour broder un service-volée), comme le concert du forcément formidable quartet de Wayne Shorter. Mais il faut reconnaître que l'impression laissée par ce concert du sextet de Michel Portal est réjouissante à plusieurs titres.

Parlons de l'ensemble bien évidemment, de la cohésion de groupe, l'énergie et l'interaction, bref, tous les poncifs à citer dans un compte-rendu de concert de jazz, comme autant de points à cocher sur la longue liste des critères à réunir pour obtenir le label de qualité, qu'il soit question d'un poulet pattes noires de Bourgogne ou d'un 4x4 écologique. Oui évidemment les quelques craintes auraient pu être du côté de cette cohésion de groupe, puisque ce dit groupe ne donnait des concerts que depuis quelques jours. Oui, mais non, ça va. Expulsons cette idée préconçue comme nous expulserions un Rom.

Il est approximativement 15h30, le repas a débuté vers 13h, ça dure un peu certes, mais vous êtes bien. Le filet de bœuf fut excellent et le vin suffisamment en abondance pour vous sentir un peu grisé. Vous êtes bienheureux, les gens assis autour de la table discutent entre des éclats de rire et vous les écoutez sans vraiment suivre les sujets abordés, sans avoir le courage de quitter cette demie-somnolence chaude pour participer ou intervenir. Vous devenez finalement presque invisible et vous détaillez chacun des convives. C'est la sensation que j'ai ressentie lors de ce concert.

J'ai vu un Jack DeJohnette d'une décontraction et une facilité à en tomber de son siège (vous pouvez vous rasseoir), qui se lève pendant les morceaux pour faire un tour et réapparaître au moment décisif comme si il n'avait jamais quitté son tabouret, qui n'a pas pris toute la lumière qu'il aurait pu/du prendre.

J'ai aussi vu un Scott Colley toujours aussi massif dans sa posture, fin dans son jeu et dont on pouvait presque entendre les râles de plaisir de faire la paire avec le batteur en question, ce en quoi il était rejoint par Bojan Z (que j'ai vu aussi) dans un unisson de râles (auxquels s'ajoutaient les miens) lors des - trop - rares instants de liberté laissés au trio piano-contrebasse-batterie.

J'ai vu Lionel Loueke avec lequel je dois avoir un problème et ça n'a rien à voir avec sa coupe de cheveux puisque tous me murmurent à l'oreille que c'est un guitariste formidable mais que je n'y arrive pas, c'est comme les tractions barre fixe, j'essaye, j'essaye, je n'y arrive pas. Certes, parfois je touche la barre avec le menton et encore il ne faut pas qu'elle soit trop haute, mais c'est toujours une traction jamais deux, Lionel Loueke c'est pareil j'essaye, j'essaye mais finalement je le trouve trop bavard, pas intéressant, mais c'est promis je vais travailler mes biceps.

J'ai vu également le couple Michel Portal et Ambrose Akinmusire, jeune trompettiste né au Nigeria. Quoi vous dire sur Michel Portal ? Rien que vous ne sachiez déjà : iriez-vous expliquer le cholestérol à la Comtesse du Barry ? Au final : qu'est ce qui est important lors d'un concert avec des musiciens aussi talentueux ? Évidemment il y a de grandes chances pour que ça marche. Ce qui compte, c'est la vie, l'intention qu'ils y mettront, les histoires qu'ils vous raconteront. L'histoire que j'ai entendue, c'est un Ambrose Akinmusire qui joue la fausse timidité du jeune musicien qui se doit d'être intimidé par deux monuments de la musique mais qui a envie de leur montrer de quoi il est capable, qui est au centre de la scène, Jack DeJohnette qui regarde par dessus son épaule et Michel Portal qui ne le lâche pas du regard, qui tourne autour du micro pour lui sauter dessus et balancer un chorus dans lequel il met son talent, sa technique et surtout son orgueil. Et comme on ne la fait pas à Michel, il le couve, le guette, l'accompagne de son regard, de ses mots qu'il lui glisse à l'oreille entre deux chorus, qui sait que tout le monde le regarde et l'observe prendre soin de ce jeune musicien, comme si il voulait nous dire que le petit ira loin et qu'il ressent beaucoup d'émotion à voir ce jeune musicien, lui qui a 76 ans, et ça le fait marrer.

Puis nous sommes allés boire une coupe au bar, ils nous ont servi des cacahuètes ce qui équivaut à un acte de terrorisme (et qui pourrait donner lieu à des représailles toutes aussi importantes que celle infligées à Saddam Hussein, mais cette fois la preuve est bien réelle), puisque tout le monde sait que les cacahuètes c'est pas bon pour ce que l'on a, et c'est pour ça qu'on en reprend à pleine poignée.

Vincent Symolon